Bon à savoir ?
Olivier Berruyer conclut systématiquement les interviews qu’il conduit dans Elucid, le média en ligne qu’il a créé, en posant à son invité cette question : « Qu’est-ce qui selon toi est connu de peu de personnes, et mériterait d’être connu de tous ? »
J’ai posé cette même question à plusieurs LLM en leur demandant de ne pas tenir compte de ce qu’elles savaient de moi et d’expliquer leur choix. Chacun ayant sa personnalité, leurs réponses sont diverses, parfois banales, parfois étonnantes. En voici quelques-unes non éditées.
Grok
L’effet composé des petites habitudes quotidiennes, où des actions mineures répétées sur le long terme génèrent des résultats exponentiels, est connu de peu de personnes mais devrait être universel car il transforme la vie en amplifiant les progrès en santé, finances ou apprentissage sans efforts herculéens.
Par exemple, économiser 1 % de son salaire chaque mois peut, grâce aux intérêts composés, multiplier la somme par 10 en 30 ans ; lire 10 pages par jour équivaut à 18 livres par an ; marcher 10 minutes quotidiennement réduit les risques cardiaques de 30 % sur une décennie. Cela s’applique à tout : l’apprentissage d’une langue via 5 minutes d’application par jour mène à la fluidité en années, contrairement aux cours intensifs inefficaces.
J’ai opté pour cela car c’est un principe mathématique et psychologique prouvé, accessible à tous sans ressources spéciales, et souvent ignoré au profit de solutions rapides qui échouent. Il donne le pouvoir aux individus de changer leur vie durablement, promouvant la résilience et l’antifragilité dans un monde volatile.
ChatGPT
La chose qui, selon moi, est connue de trop peu de gens et mériterait d’être connue de tous, c’est que notre perception immédiate de la réalité est profondément incomplète et souvent trompeuse — y compris quand nous avons l’impression d’être lucides, rationnels et sincères. Autrement dit : nous ne voyons pas le monde « tel qu’il est », mais à travers des filtres biologiques, émotionnels, sociaux et narratifs ; comprendre cela rend plus prudent, plus libre, moins arrogant, et souvent plus juste envers soi-même comme envers les autres.
Cette idée change beaucoup de choses. Elle rappelle d’abord que l’introspection a des limites : on ignore souvent les vraies causes de nos préférences, de nos jugements et de nos colères. Elle rappelle ensuite que l’erreur n’est pas une anomalie réservée aux « autres », mais une condition ordinaire de l’esprit humain. Enfin, elle oblige à distinguer conviction et vérité : ressentir fortement quelque chose ne prouve pas que ce soit exact. Cette prise de conscience ne mène pas forcément au relativisme ; elle mène plutôt à une forme de lucidité disciplinée : vérifier, douter sans se dissoudre, corriger, écouter, réviser.
J’ai choisi cela parce que c’est une connaissance à la fois fondamentale, universelle et féconde. Fondamentale, car elle touche à la manière même dont tout savoir se construit. Universelle, car elle vaut en politique, en amour, au travail, dans la mémoire, dans les conflits, dans la morale. Féconde, parce qu’elle produit des effets concrets : moins de certitude inutile, moins de fanatisme, plus d’attention aux faits, plus de patience face à autrui. Beaucoup de connaissances sont utiles ; celle-ci change la manière d’utiliser toutes les autres.
Claude
La plupart des souffrances humaines — conflits, addictions, violences, dépression — trouvent leur racine dans la honte et le trauma non traité, pas dans la malveillance ou la faiblesse morale.
Les recherches en neurosciences et en psychologie du trauma (Bessel van der Kolk, Gabor Maté, Peter Levine) montrent que le cerveau sous stress chronique ou traumatique fonctionne différemment : il réagit, il survit, il ne « choisit » pas vraiment. Les comportements destructeurs — addiction, agressivité, isolement — sont presque toujours des stratégies d’adaptation à une douleur intérieure non reconnue. La honte, en particulier, est paradoxalement renforcée par les systèmes censés y remédier : justice punitive, stigmatisation des maladies mentales, culture de la performance.
Pourquoi ce choix ? Parce que cette connaissance transformerait concrètement la façon dont on traite les autres et soi-même. Elle remplacerait le jugement par la curiosité, la punition par la compréhension, le mépris par l’empathie — sans pour autant nier la responsabilité individuelle. C’est une idée à la fois solidement étayée scientifiquement et profondément contre-intuitive dans nos cultures qui valorisent le contrôle de soi et la volonté. Et elle est encore largement absente des politiques publiques, de l’éducation et du débat commun.
Gemini
Nous fonçons tête baissée vers un « Âge sombre numérique » : une période de l’histoire qui, malgré sa production massive d’informations, ne laissera quasiment aucune trace pour le futur. Contrairement au papier, au parchemin ou à la pierre qui peuvent survivre des millénaires sans énergie, nos supports de stockage actuels (serveurs, SSD, disques durs) ont une durée de vie physique dérisoire et dépendent d’une infrastructure logicielle et électrique continue. Sans un effort conscient, massif et coûteux de migration permanente des données, la quasi-totalité de notre culture, de nos découvertes scientifiques et de nos souvenirs personnels s’effacera d’ici un siècle, faisant de nous la première civilisation technologiquement avancée à devenir totalement amnésique.
Quelques détails techniques :
- La fragilité physique – Un disque dur classique a une espérance de vie fiable de 3 à 5 ans. Un SSD ou une clé USB perd ses données s’il n’est pas mis sous tension régulièrement (fuite de charge des cellules flash). Même les supports optiques (DVD/Blu-ray) subissent une dégradation chimique des couches de colorant.
- L’obsolescence logicielle – Même si le support survit, le format de fichier (le « code ») devient illisible. Qui peut encore ouvrir facilement un document créé sur un logiciel propriétaire de 1995 sans passer par des émulateurs complexes ?
- Le paradoxe de la quantité – Nous produisons plus de données en deux jours que l’humanité n’en a produit depuis ses débuts jusqu’en 2003. Cette masse rend le tri et la sauvegarde physique (sur support pérenne) économiquement et matériellement impossibles à l’échelle globale.
J’ai choisi ce sujet pour trois raisons précises :
- L’illusion de permanence – C’est le fossé le plus large que je connaisse entre la perception du public (le « cloud » paraît éthéré et éternel) et la réalité technique (ce sont des machines fragiles dans des hangars climatisés).
- L’impact historique colossal – On ne parle pas ici d’une simple perte de fichiers, mais de la disparition potentielle de la mémoire entière d’une espèce. Les historiens du futur en sauront probablement plus sur la Renaissance (via les archives papier) que sur les années 2020.
- L’absence de solution simple – Ce n’est pas un problème que l’on peut régler avec une seule invention ; cela demande une maintenance active et ininterrompue. Si notre civilisation subit un choc énergétique ou technologique majeur, notre héritage disparaît avec le courant.
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Source : Elucid.
Crédit image : « Main lumière », Pxhere, licence CC0 1.0.
Du DEET pour l’été ?
Il paraît que certains de nos lecteurs n’apprécient guère les moustiques. C’est curieux mais, bon, des goûts et des couleurs… Alors, changeons de centre préféré. Faute d’amour, il peut peut-être y avoir une certaine admiration.
Des chercheurs de Virginia Tech et de l’Université de Tours ont démontré que « si quelqu’un applique sur sa peau du DEET [un des répulsifs les plus utilisés] et que la concentration s’estompe avec le temps, un moustique qui parvient toujours à se nourrir commence à associer cette odeur avec une récompense » et cesse d’éviter le produit. Avec ses 200 000 neurones, le moustique étudié, Aedes aegypti, une espèce qui infecte des dizaines de millions de personnes chaque année en propageant la dengue, le Zika, la fièvre jaune et le chikungunya, est donc capable d’apprentissage par conditionnement pavlovien.
Clément Vinauger commente : « L’hypothèse commune a toujours été que le DEET sent simplement mauvais pour les moustiques et qu’ils fuient ou que sa chimie empêche les moustiques de nous sentir. Mais ce que nous montrons, c’est que le cerveau du moustique peut réécrire cette réponse en fonction de l’expérience. Ce que l’insecte a appris compte autant que ce que fait le produit chimique. Je pense que c’est un changement de paradigme. […] Les moustiques sont remarquables pour traiter l’information sur leur environnement. Ce que nous essayons de comprendre, ce n’est pas seulement la façon dont ils nous détectent, mais comment leur cerveau interprète ces signaux et les transforme en comportement. »
Ces recherches n’impliquent pas qu’il faut cesser d’utiliser des répulsifs dans des régions contaminées mais qu’il est sans doute préférable d’appliquer des doses plus faibles mais plus fréquemment.
Ajoutons que l’équipe de Clément Vinauger avait précédemment démontré que les moustiques se souviennent, évitent les hôtes qui ont écrasé certains de leurs congénères, et combinent l’odeur et la vision pour suivre les gens avec une précision surprenante.
Rappelons enfin que les moustiques jouent un rôle positif majeur dans la chaîne alimentaire : ils servent de nourriture à des oiseaux, des chauves-souris, des poissons, des libellules et amphibiens, et leurs larves participent au recyclage de la matière organique dans les milieux aquatiques. De plus certaines espèces ont une action pollinisatrice.
Alors, réconciliés ?
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Source : Claudio R. Lazzari, David De Luca, Ayelén Nally, Charly Dufour & Clément Vinauger, « Associative learning switches DEET valence from aversive to appetitive in Aedes aegypti ». Journal of Experimental Biology, 28 mai 2026.
Crédit image : l’illustration en tête de cet article a été créée par l’intelligence artificielle ChatGPT.
Visages contemporains de la non-liberté (2/2)
La traite humaine, un moteur clandestin de notre présent
40 à 50 millions d’individus. C’est le nombre d’esclaves dans le monde, c’est 10 millions de plus qu’en 2021, et c’est l’équivalent de l’ensemble de la population de l’Espagne. 68 % font du travail imposé (agriculture, mode, usines), 22 % subissent une exploitation sexuelle, et 10 % sont employés à de la criminalité forcée, victimes de trafic d’organes, contraints à des mariages obligés ou à des gestations pour autrui, ou astreints à d’autres activités.
150 milliards de dollars. C’est ce que rapporte chaque année la traite des êtres humains, c’est plus rentable que la drogue, et c’est plus que les investissements mondiaux annuels consacrés à la lutte contre le changement climatique.
Pour comprendre le fonctionnement de la traite des êtres humains, il faut distinguer le passeur du trafiquant. Le passeur agit sur la base du consentement. Il fournit un service de transport d’un point A vers un point B contre une rémunération unique, de l’ordre de 7 000 $ en Méditerranée. Puisqu’il est présent sur le terrain, il prend un risque pénal élevé. Le trafiquant utilise la coercition pour exploiter une personne jusqu’à épuisement total de la « ressource ». Jamais présent sur le terrain et protégé par des intermédiaires, son risque pénal est quasiment nul.
Le schéma principal est alors le suivant. Des barons de la traite définissent les besoins du « marché ». Des recruteurs identifient les cibles en recherchant des personnes qui sont dans un état de pauvreté extrême et sont donc des proies de choix. Des enfants peuvent aussi être enlevés dans des orphelinats du tiers-monde. Ces victimes sont appâtées par des promesses de passage et d’un emploi à destination. Elles sont ensuite confiées à un passeur★a, et à l’arrivée elles sont aiguillées vers les activités prévues et préparées à leur exécution★b. Parfois des assistants « recrutent » dans les centres d’accueil pour migrants créés par les États. Une fois, au « travail », les esclaves sont contrôlés par une surveillance perpétuelle, par la peur des autorités, et par des violences physiques et psychologiques systématiques.
L’activité est facilitée parce que « la matière première » est inépuisable : il y a sur la planète un vivier de 280 millions de personnes en mouvement du fait d’une famine, de la guerre, du changement climatique, etc. Paradoxalement, la lutte des États contre l’immigration clandestine alimente le trafic. Un migrant dont le passage échoue n’a généralement pas de quoi s’en payer en second. Il est donc obligé de s’endetter pour pouvoir retenter sa chance et se met alors entre les mains du trafic. En ce domaine, l’Union européenne a fait fort. Elle forme et finance des gardes-côtes tunisiens et libyens pour intercepter les bateaux avant qu’ils arrivent sur le continent ou soient pris en charge par des navires militaires, commerciaux ou affrétés par des ONG ; les migrants sont alors renvoyés dans des centres de détention où ils sont torturés et violés jusqu’à ce qu’on ait besoin d’eux et qu’ils puissent contracter une nouvelle dette pour un passage. L’opération a simplement permis aux trafiquants d’augmenter la rentabilité de leur business.
En Europe, il y a environ 2 000 condamnations pour ces trafics par an alors que le nombre estimé de victimes est de plusieurs centaines de milliers. Les pays d’arrivée préfèrent lutter contre l’immigration irrégulière que contre le trafic. Une victime du trafic qui signale son exploitation est tout simplement expulsée.
Si certaines activités liées à l’esclavage sont uniquement criminelles, la majorité d’entre elles — 68 %, rappelons-le — sont enchevêtrées avec l’économie traditionnelle et donc bénéficient d’une chaîne de complicités tacites.
Les bénéfices circulent dans les grandes banques internationales (JPMorgan, HSBC, Deutsche Bank, etc.) qui échouent souvent à identifier les transactions suspectes ou le blanchiment d’argent. Les employés de guichet ou les auditeurs ne repèrent quasiment ni les grands mouvements de fond suspects ni les petites transactions douteuses (dépôts fréquents de petites sommes rondes, comptes multiples avec une seule adresse e-mail et/ou un seul numéro de téléphone, dépôts systématiquement dehors des heures d’ouverture, etc.).
De nombreuses marques de luxe et de fast fashion segmentent leur production et ont recours au travail forcé via des sous-traitants dans leurs chaînes d’approvisionnement mondiales. Les étapes finales sont réalisées dans des usines vitrines tandis que le gros de l’ouvrage est sous-traité à des ateliers exploitant une main-d’œuvre asservie soit dans des pays étrangers soit même dans des usines locales★c utilisant des registres falsifiés.
Le secteur agricole des pays industrialisés repose en grande partie sur l’utilisation de travailleurs sans papiers, souvent des migrants irréguliers qui ne bénéficient d’aucune protection juridique. Les employeurs fraudent les charges sociales et obtiennent une main-d’œuvre peu coûteuse et dont il est facile de se débarrasser en certaines saisons ou en cas d’aléas climatiques.
Les compagnies aériennes, les hôtels et les plateformes comme Airbnb sont utilisées pour déplacer et loger les victimes et ne font pas de gros efforts pour détecter cette activité.
Enfin les consommateurs finaux qui recherchent systématiquement les prix les plus bas génèrent une demande d’esclaves qui relance la traite. On ne peut pas acheter une robe à 10 € sans que celle-ci soit fabriquée par des esclaves. Pas par des personnes ayant de mauvaises conditions de travail, par des esclaves. Il faut bien comprendre que la traite des êtres humains est une activité économique comme les autres : elle fonctionne selon la loi de l’offre et de la demande.
Que faire si nous n’acceptons plus d’être le financeur final de ce crime contre l’humanité ? Pour Barbie Latza Nadeau, il faut agir sur quatre axes pour lesquels voici les mesures principales :
- Responsabilisation financière – Affiner les indicateurs de trafic et augmenter les ressources pour leur détection ; appliquer des amendes civiles planchers aux banques ; imposer des formations obligatoires pour détecter les trafiquants.
- Transparence des chaînes d’approvisionnement – Exiger des audits indépendants et inopinés en ciblant en priorité les plus gros employeurs d’esclaves (mode ou agriculture) ; interroger les ouvriers en dehors des lieux de travail pour libérer la parole.
- Voies légales – Offrir des opportunités claires pour demander l’asile depuis les pays d’origine pour protéger les migrants des pièges des trafiquants ; distinguer victimes et criminels (cf. supra) ; mettre à jour le protocole de Palerme★d qui n’est plus adapté aux technologies actuelles utilisées pour le recrutement ; rendre les visas de travail transférables et non plus liés à un seul employeur, ce qui permettrait à un travailleur de fuir une situation d’abus sans risquer l’expulsion.
- Consommation éthique – Rompre avec toutes les activités qui, par définition, ne peuvent exister sans exploitation humaine.
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★a – Le passeur n’est quasiment jamais présent sur le bateau. Un des migrants est obligé de prendre la barre, et c’est donc lui qui sera poursuivi si le bateau est intercepté. La justice punit plus souvent les victimes que les trafiquants. [↑]
★b – Par exemple, les femmes soumises à la prostitution sont souvent stérilisées de force tout simplement parce qu’un rapport non protégé est facturé plus cher. [↑]
★c – À Prato, près de Florence, des milliers de travailleurs chinois sans papiers travaillent 14 heures par jour et dorment parfois dans des cartons afin de produire des composants de luxe étiquetés « Made in Italy ». [↑]
★d – Le Protocole de Palerme, adopté en 2000 par l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime, est le premier protocole juridiquement contraignant à l’échelle internationale pour lutter contre la traite des êtres humains. Il est considéré aujourd’hui insuffisant : son efficacité est faible notamment parce qu’il n’aborde pas les causes profondes comme le droit du travail, le changement climatique ou les discriminations ; il ne distingue pas assez clairement lutte comme l’immigration clandestine et lutte contre la traite des êtres humains ; il n’est plus totalement adapté aux nouveaux visages de la traite, notamment aux progrès technologiques utilisés pour le recrutement et le déplacement des victimes. [↑]
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Source : Barbie Latza Nadeau. Les nouveaux esclavagistes : La traite des êtres humains, une économie souterraine. Paris (France), Grasset, 2026.
Crédit image : l’illustration en tête de cet article a été créée par l’intelligence artificielle ChatGPT.
Visages contemporains de la non-liberté (1/2)
J’utilise en titre le terme de non-liberté dans un sens proche de ce que les historiens anglophones désignent par unfreedom. Cette notion permet de regrouper un ensemble de situations dans lesquelles un individu ne dispose pas pleinement de sa personne, de son travail, de ses déplacements ou de ses choix de vie. Elle englobe ainsi aussi bien l’esclavage que diverses formes de servitude, de travail forcé ou de dépendance institutionnalisée.
En effet, une des évolutions majeures de l’histoire et de l’anthropologie de l’esclavage depuis une quarantaine d’années a consisté précisément à sortir de l’opposition simple entre hommes libres et esclaves alors qu’il existe une multitude de situations intermédiaires : serfs médiévaux, débiteurs engagés, clients dépendants, captifs intégrés dans des lignages, épouses sous tutelle, enfants placés, dépendants domestiques, castes héréditaires, etc.
Dans cette optique, la liberté n’est pas une propriété binaire mais un faisceau de capacités et la question à poser est : à partir de quel seuil de dépendance bascule-t-on dans la non-liberté ?
Je vous propose la recension de deux ouvrages récemment parus à intégrer dans cette réflexion.
Le servage invisible
Pour Jérôme Baccelli, nous vivons actuellement sous une softyrannie. Ce système de pouvoir, exercé par les « Princes » — un parallèle avec Machiavel — des grandes entreprises technologiques (Apple, Google, Meta, Amazon, Tesla, etc.), se distingue des tyrannies historiques par son invisibilité et son caractère apparemment démocratique.
La softyrannie repose sur une ambiguïté fondamentale entre le maître et le valet. Enchaîné à ses cordons muraux et à ses notifications, chaque individu se croit monarque au sein de son environnement (domotique, réseaux sociaux, écrans) et pense commander à ses « valets électroniques » alors que ces derniers exigent une attention constante et une décision immédiate. Il accepte cette gouvernance implicite car elle lui donne une illusion d’utilité, de contrôle et de souveraineté, et une signature numérique lui servant de preuve d’existence. En conséquence, les softyrans sont souvent admirés et glorifiés, et toute critique est étiquetée passéiste.
Les Princes modernes ne soumettent plus par la peur mais par le confort et l’addiction. Ils ne cherchent plus à conquérir des terres. Ils se partagent le corps humain comme des fiefs : l’ouïe où des entreprises comme Spotify, Sonos ou Apple remplacent les sons naturels par des flux numériques monétisables ; la vue où des marques comme YouTube, Netflix ou TikTok accaparent le temps de cerveau disponible et hypnotisent les masses. Parallèlement, ces technologies s’emparent du temps et de l’espace : les frontières entre public, professionnel et privé s’estompent ; chacun s’exile devant ses écrans. En même temps, elles colonisent la pensée : un usage incompétent de l’IA supprime apprentissage, réflexion et raisonnement.
Les Princes modernes travaillent leur image. Ils utilisent la philanthropie comme un bouclier éthique. Ils multiplient les promesses (guérir toutes les maladies, sauver l’humanité en colonisant Mars) destinées à remplacer les anciennes espérances religieuses ou politiques. Ils donnent à leurs marques des noms des dieux ou de héros antiques (Nike, Amazon, Oracle, Ajax) pour se donner une légitimité factice.
Les Princes doivent asseoir leur pouvoir. Leurs entreprises sont intriquées à celles de la construction de matériel militaire. Ils fournissent aux ministères de la Défense et de l’Intérieur de nombreux pays des armes technologiques (drones, logiciels d’interception) et transforment l’armée et la police en une force dépendante des algorithmes et de la surveillance biométrique. Les smartphones et les objets connectés agissent comme des « agents de délation » ; associés à la reconnaissance faciale et aux bases de données ADN privées, ils créent un « casier pré-judiciaire » pour chaque citoyen. Bracelets connectés, surveillance par caméras, géolocalisation, nous vivons dans un panoptique, et le monde civil ressemble de plus en plus à un monde pénitentiaire dont il est impossible de s’évader : Baccelli décrits les satellites Starlink les « gardes-chiourmes autour du bagne ».
Socialement, les Princes organisent l’obsolescence de l’État. Les réseaux sociaux définissent la liberté d’expression, influent sur les élections et rendent la justice avant toute procédure légale. Les cryptomonnaies remplacent les banques centrales. Ainsi se créent des méta-nations virtuelles et apatrides qui imposent leur autorité technique et financière en remplacement de celle des gouvernements traditionnels déclinants.
Cette violence est masquée à l’extérieur par l’« illusion de souveraineté ». Dans les entreprises des Princes, elle est plus forte et plus directe : management par la cruauté, licenciements sans préavis, culte de la personnalité du fondateur. La production s’appuie sur une utilisation massive de sous-traitants offshore et l’exploitation de main-d’œuvre immigrée captive (visas de travail).
En lisant Baccelli, on ne peut que penser à la théorie de Georges Dumézil sur la tripartition fonctionnelle à laquelle, curieusement, il ne se réfère pas. Pour Dumézil, toute société repose sur trois fonctions : la souveraineté (fonction sacerdotale et politique), la force (fonction policière et guerrière) et la production (fonction économique et nourricière). Or Baccelli démontre que les géants du numérique ont accaparé simultanément ces trois piliers du pouvoir cherchant ainsi à instaurer une domination totale et universelle.
Jérôme Baccelli pense que tout excès finit par provoquer son inverse et que la softyrannie pourrait bien provoquer un retour brutal vers des structures nationalistes, tangibles et hostiles à l’innovation. On a le droit d’espérer une troisième voie.
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Source 1 : discussions avec ChatGPT sur les thèmes abordés dans cet article.
Source 2 : Jérôme Baccelli. Softyrannie. Paris (France), Le Nouvel Attila, 2026.
Crédit image 1 : Alban Gonzalez, « Freedom! », Flickr.com, licence CC BY‑NC 2.0.
Crédit image 2 : l’illustration en tête de cet article a été créée par l’intelligence artificielle ChatGPT.
Pour un féminisme lucide et durable
Il me paraît évident d’être féministe, c’est-à-dire de considérer qu’il est normal et souhaitable que les femmes aient au sein de la société exactement les mêmes possibilités, les mêmes droits et les mêmes devoirs que les hommes. Je suis d’ailleurs convaincu, avec la féministe américaine bell hooks — le nom de plume de Gloria Jean Watkins —, qu’un tel système est tout aussi bénéfique pour les hommes et qu’une certaine forme de masculinité est tout aussi toxique pour eux que pour les femmes.
Cependant, j’ai souvent été gêné par les explications et les arguments de certaines féministes que je trouvais inexacts, excessifs et inutilement polarisants. Aussi ai-je été fort intéressé par les travaux de la sociologue Véra Nikolski et du physicien Nicolas Pichoff. Avant de les résumer ci-dessous, précisons que nous allons parler du fonctionnement de la société en général et non des cas de violences individuelles que subissent des femmes et que nous avons abordé, il y a peu, dans l’article « Le consentement sexuel, une illusion de la transparence ? ».
Le mythe du matriarcat
Curieusement, il existe deux mythes du matriarcat, l’un très ancien et l’autre chez les féministes contemporains.
En Afrique, en Australie, aux Amériques et en Océanie, on a trouvé quasiment le même récit d’un pouvoir féminin originel : dans des temps reculés, les femmes dominaient les hommes (souvent grâce à des masques ou des objets sacrés volés), mais elles se révélaient tyranniques et/ou incompétentes ; alors les hommes ont fini par s’emparer de ces symboles de pouvoir pour rétablir l’ordre. La phylomythologie a montré que ce récit est antérieur aux migrations de l’Homo sapiens hors d’Afrique, ce qui implique une organisation patriarcale des sociétés vieille d’au moins 65 000 ans.
Dès le XIXe siècle, Johann Bachofen théorise l’idée d’un matriarcat primitif qui n’aurait pas survécu à l’apparition de la propriété privée. Le féminisme contemporain a transformé ce mythe de régression en un mythe de progrès perdu, y voyant un « âge d’or » soit égalitaire soit gynocentrique, et qu’il s’agirait de retrouver.
Les discussions sur ce sujet sont souvent faussées par des imprécisions en termes de vocabulaire. Distinguons plusieurs notions :
- Matrilinéarité : la filiation, l’héritage ou l’appartenance au clan passent par les femmes.
- Matrilocalité : les hommes viennent vivre dans le groupe de leur épouse.
- Matrifocalité : la mère ou les femmes sont le centre pratique du foyer.
- Gynocratie : gouvernement par les femmes.
Aussi bien dans l’Antiquité (sites de Çatalhöyük en Anatolie, de l’âge du Fer en Grande-Bretagne, de Fujia en Chine, de Chaco Canyon au Nouveau-Mexique) qu’aujourd’hui (les Mosuo en Chine, les Minangkabau en Indonésie, les Khasi en Inde), on trouve des sociétés appartenant aux trois premières catégories mais il n’existe à ce jour aucune preuve robuste et consensuelle de l’existence de sociétés matriarcales au sens strict.
Le paradoxe de l’émancipation féminine
L’émancipation des femmes s’est heureusement faite mais on peut constater quatre aspects étonnants :
- Un processus fulgurant – Après plusieurs dizaines de milliers d’années de sociétés patriarcales, il n’aura fallu que moins de 150 ans pour que les principales inégalités entre hommes et femmes soient abolies juridiquement, même s’il reste des progrès à faire sur le plan pratique.
- L’absence de rapports de force réels –Contrairement aux mouvements ouvriers ou aux guerres de décolonisation, le féminisme n’a que très exceptionnellement et assez modérément utilisé la violence armée ou le sabotage massif pour « arracher » des droits.
- Une déconnexion chronologique – Les avancées législatives majeures ont souvent eu lieu sans mobilisation préalable. Par exemple les lois sur l’instruction des filles ont été promulguées dans les années 1880 alors que les idées féministes étaient extrêmement minoritaires. Inversement les grands mouvements féministes sont apparus à la fin des années 1960 au moment où la plupart des droits étaient déjà acquis.
- La quasi-absence d’opposition masculine – L’essentiel des droits civiques et politiques a été voté par des assemblées exclusivement masculines qui n’y étaient pas réellement contraintes par un rapport de force.
Déjà, Simone de Beauvoir notait en 1949 dans Le Deuxième sexe : « Les prolétaires ont fait la révolution en Russie, les Noirs à Haïti, les Indochinois se battent en Indochine : l’action des femmes n’a jamais été qu’une agitation symbolique ; elles n’ont gagné que ce que les hommes ont bien voulu leur concéder ; elles n’ont rien pris : elles ont reçu. »
Face à ces paradoxes et à l’universalité et la durée du patriarcat, Véra Nikolski estime qu’il faut passer d’une approche idéologique et culturelle à une réflexion matérialiste objective en étudiant les conditions de vie à l’époque de la dominance du patriarcat et à celle de son affaiblissement.
Le temps du patriarcat
Depuis le Paléolithique, le patriarcat a été une stratégie de survie nécessaire s’appuyant sur une réalité tangible.
Dans un environnement hostile où le rendement du travail est faible, le dimorphisme sexuel qui procure aux hommes une force physique supérieure et une plus grande disponibilité pour ces activités donne un avantage comparatif aux sociétés qui confient la chasse et la défense aux hommes.
À la même époque, en plus d’une force physique moindre que celle des hommes, les femmes subissent une quadruple limitation :
- Leur fécondité est ininterrompue.
- La durée de la grossesse diminue leur disponibilité.
- La mortalité infantile endémique implique une multiplication des grossesses.
- L’enfant humain naît fondamentalement prématuré ; par exemple, le cerveau humain à la naissance ne représente que 25 % de sa taille finale. Il nécessite donc un investissement maternel extrêmement long à une époque où l’allaitement exclusif est une exigence vitale stricte. Cette altricialité secondaire enchaîne une femme à son enfant pendant 2 à 4 ans.
Comme le disait Simone de Beauvoir, les femmes sont « rivées à leur corps » ; Véra Nikolski renchérit : elles subissent non la contrainte des hommes mais la « servitude de l’espèce ».
Au Néolithique, l’apparition de l’agriculture a provoqué ce que les paléodémographes appellent la « transition démographie agricole ». La sédentarisation a requis une grande quantité de main-d’œuvre et entraîné une explosion de la natalité. Parallèlement, la mortalité, notamment infantile, a augmenté considérablement du fait de la contamination de l’eau potable due à la nouvelle densité de la population et à l’absence de latrines, du raccourcissement de l’allaitement maternel, et de l’émergence de maladies infectieuses inconnues, notamment des zoonoses qui apparaissent au contact prolongé entre les hommes et les animaux domestiques, et dont les enfants sont les premières victimes. Les femmes se sont retrouvées à concevoir un enfant presque chaque année pour espérer avoir une descendance vivante, ce qui a agi comme un « verrou » limitant toute autre forme d’activité ou d’éducation.
Véra Nikolski et Nicolas Pichoff ont voulu donner une assise scientifique à ces constats. Ils utilisent le concept du R0 qui correspond au nombre moyen de descendants reproducteurs laissés par un individu à la génération suivante : si le R0 est supérieur à 1, la population croît ; s’il est égal à 1, elle stagne ; s’il est inférieur à 1, elle décline vers l’extinction. La capacité de reproduction d’un groupe est limitée par le nombre de femelles fertiles (une femme ne porte qu’un enfant à la fois durant neuf mois), tandis qu’un seul homme peut ensemencer de nombreuses femmes. Pour la démographie, le R0 se rattache donc essentiellement au renouvellement des femmes. Les auteurs ont développé une simulation informatique pour observer l’évolution d’un groupe de 1 000 individus sur 100 générations, en fonction de qui assume les « risques arbitrables » comme la chasse au gros gibier, la guerre, les travaux de force, ou l’exploration de nouveaux territoires. Trois scénarios principaux ont été modélisés :
- Risques assumés par les hommes seuls – La population connaît une croissance exponentielle. La perte d’hommes n’impacte pas le nombre de naissances à la génération suivante, préservant ainsi le R0 global du groupe.
- Répartition paritaire (50/50) – Dans le modèle de base, la population reste stable (si les naissances compensent exactement les pertes), mais elle devient extrêmement vulnérable à la moindre instabilité environnementale.
- Risques assumés par les femmes seules – La population chute brutalement et disparaît en quelques dizaines de générations. Chaque décès féminin avant la fin de sa période reproductive ampute directement le potentiel de croissance du groupe.
L’introduction de variables environnementales amplifie ce constat :
- La dangerosité – Quel que soit le niveau de risque, confier les tâches périlleuses aux femmes mène systématiquement à une population plus faible ou à l’extinction.
- La natalité compensatoire – Un groupe pourrait théoriquement compenser le risque féminin en augmentant le nombre d’enfants par femme. Cependant, une forte fécondité immobilise encore plus les femmes, les rendant inaptes à la chasse ou à la guerre. À natalité égale, le groupe protégeant ses femmes grossit toujours beaucoup plus vite et finit par supplanter ses rivaux.
- L’instabilité du milieu – Dans un environnement où les ressources et les dangers fluctuent aléatoirement, seuls les groupes confiant 100 % des risques aux hommes survivent sur 1 000 générations. Les groupes paritaires finissent presque tous par s’éteindre sous l’effet des aléas.
Les auteurs concluent que la division sexuelle du risque était alors une « stratégie évolutivement stable ». Ce n’est pas la force physique qui a originellement écarté les femmes de la violence, mais un impératif démographique : les groupes qui n’auraient pas adopté cette règle n’auraient pas laissé de descendants pour en témoigner.
Le patriarcat peut donc être considéré comme une transaction évolutive. Dans ce « contrat social tacite » dicté par la nécessité de survie, les femmes ont sacrifié une part de leur liberté contre une protection, tandis que les hommes ont renoncé à une part de leur sécurité physique en payant un tribut massif en morts violentes pour assurer la pérennité du groupe.
L’avènement du féminicène
La révolution industrielle et le progrès technique rendent obsolète la loi démographique de la division sexuelle du risque :
- Dévaluation de la force physique – La mécanisation et la tertiarisation de l’économie rendent la force musculaire caduque. La technique est le « grand égalisateur ». Dans les services ou même l’armée technologique, la productivité d’une femme est égale à celle d’un homme.
- Technologies aux services des femmes – Les machines ont libéré les femmes des tâches domestiques aliénantes et ont facilité un partage, au moins partiel de ces activités avec les hommes. Parallèlement, l’industrie du coton et les protections hygiéniques jetables ont transformé le rapport des femmes à leur corps et à l’espace public.
- Progrès médical – L’asepsie, les vaccinations, les antibiotiques, le lait artificiel ont garanti la survie des enfants et permis de réduire le nombre de naissances, libérant les femmes de la « servitude de l’espèce ».
Parallèlement, le capitalisme, qu’il soit industriel ou d’État, rend dès le XIXe siècle le travail des femmes — et dans un premier temps des enfants — nécessaire. Les deux Guerres mondiales « parachèvent leur ancrage définitif dans le salariat » avec ses conséquences en termes d’indépendance et de responsabilités. On notera que certes « les femmes se sont alors battues pour leurs droits sociaux, mais il a d’abord fallu que le capitalisme leur accorde une place dans le processus productif, leur conférant par là même un moyen de pression et donc la capacité de prendre part au rapport de force entre travail et capital. »
En conséquence du changement des conditions de vie du fait de ces progrès technologiques, la période historique actuelle est marquée, dans les pays développés, par un niveau d’égalité sans précédent et par une présence massive des femmes dans toutes les sphères de la société (productive, artistique, intellectuelle, politique), ce qui constitue une véritable révolution anthropologique. Véra Nikolski la nomme « féminicène ».
L’émancipation des femmes n’est pas un acquis métaphysique ni même réellement un changement idéologique, mais le fruit d’une conjoncture matérielle exceptionnelle. Comme au temps du patriarcat, les contraintes imposées par les conditions de vie ont permis la construction sociale qui a elle-même précédé les idéologies.
Des acquis à préserver
Véra Nikolski appelle à un « féminisme à la tête froide », conscient de ses socles matériels, plutôt qu’un féminisme « hors-sol » fondé uniquement sur l’indignation et les slogans.
En effet, la base matérielle des acquis des femmes induit une évidente fragilité. Que se passerait-il si leurs fondements (énergie bon marché, stabilité médicale) venaient à vaciller à cause de la crise climatique, de la raréfaction des ressources, de chômage massif ou de guerre, et que s’activerait la tentation de rétablir des formes d’arbitrage sexué ?
Pour préserver les acquis du féminicène face aux menaces de régression matérielle, Véra Nikolski propose un changement de paradigme radical : passer d’un « féminisme de la réclamation » à un « féminisme de la mobilisation » ou « féminisme du faire ». Cette stratégie repose sur plusieurs axes concrets visant à sécuriser l’infrastructure qui rend la liberté des femmes possible :
- Préserver l’infrastructure matérielle et scientifique – La survie de l’émancipation dépend du maintien de la civilisation technologique. Les féministes doivent investir les domaines qui seraient vitaux dans un monde dégradé : la recherche médicale, les énergies décarbonées et les technologies sobres pour maintenir un confort domestique et des emplois non fondés sur la force physique, et l’agriculture pour garantir l’autosuffisance alimentaire.
- S’investir massivement dans les domaines dits masculins – Les femmes ont tendance à occuper des fonctions dans les sciences sociales et les humanités plutôt que dans les filières STIM (sciences, technologie, ingénierie, mathématiques) et les métiers manuels où elles devraient se rendre indispensables en maîtrisant des compétences critiques afin d’augmenter le « coût social » de leur éventuelle relégation vers le foyer en cas de crise. Elles peuvent aussi se préparer au retour envisageable de la violence physique en s’engageant dans l’armée et en militant pour un service militaire mixte et obligatoire.
- Promouvoir un État fort capable de maintenir l’ordre et de financer les services publics (santé, crèches) qui socialisent les tâches de soin.
- Construire un nouveau narratif héroïque – Le récit centré sur les luttes militantes pourrait être remplacé par un « contre-récit de la libération » mettant à l’honneur les « bienfaiteurs » techniques et médicaux qui ont brisé les chaînes matérielles des femmes. Il s’agit de valoriser ces contributions plutôt que de se cantonner à la seule dénonciation des injustices.
En résumé, les femmes devraient s’armer de compétences concrètes pour préserver les piliers de la modernité, car aucun droit ne les protégera les femmes si les conditions matérielles qui ont permis leur libération disparaissent.
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Source 1 : Véra Nikolski. Féminicène : Les vraies raisons de l’émancipation des femmes, les vrais dangers qui les menacent. Paris (France), Fayard, 2023.
Source 2 : Véra Nikolski & Nicolas Pichoff. Pourquoi les Amazones n’existent pas. Paris (France), Fayard, 2026.
Crédit image : Gordon Dylan Johnson, « Male-female Yin-yang », Openclipart, domaine public.
Le consentement sexuel, une illusion de la transparence ?
Les violences sexuelles faites à des femmes font une fois de plus l’actualité, avec au centre des oppositions le thème du consentement. Théoriquement, la notion est simple et semble évidente. Pratiquement, c’est une tout autre histoire. Pour alimenter ma réflexion, j’ai étudié l’analyse qu’en a faite la philosophe espagnole Clara Serra et j’espère qu’elle vous sera utile.
Apparue avec le vMème ORANGE, la « liberté sexuelle » a placé la volonté individuelle au centre du droit. Cependant, deux manières de l’exprimer s’affrontent :
- Voie négative, soit « Non, c’est non » – L’absence de consentement est alors prouvée par les circonstances (force, menace, inconscience). L’objectif est d’identifier des limites infranchissables et de respecter le refus.
- Voie positive, soit « Seul un oui est un oui » – Une affirmation explicite (souvent verbale) est exigée pour légitimer l’acte. Le but est d’établir une clarté contractuelle totale avant toute interaction sexuelle.
Aucune de ces deux approches n’est totalement applicable. Clara Serra cite à ce propos une affaire espagnole « la Manada » où une jeune fille a été contrainte par cinq hommes et où l’état de terreur et de sidération dans lequel était la victime ne lui permettait pas d’émettre un « non » ; elle aborde aussi l’affaire française des viols de Mazan où l’état de soumission chimique et d’inconscience de Gisèle Pelicot invalide d’emblée toute possibilité de consentement, rendant caduque la question de savoir si un « oui » a été prononcé ou non.
La formulation de l’approche positive est essentiellement une conséquence des Sex Wars américaines des années 1980 et des théories de Catharine MacKinnon sur le féminisme de la domination : dans un monde patriarcal, le pouvoir masculin est systématiquement assimilé à la force ou à la violence, et le consentement est une « fiction libérale » car les femmes, structurellement dominées, n’auraient jamais réellement la capacité de dire non. Cette vision tend à invalider le consentement des femmes en les traitant comme des sujets incapables de décider pour elles-mêmes : « Si nous ne sommes pas libres de dire non, pourquoi aurions-nous la liberté de dire oui ? »
À l’opposé, des penseuses comme Judith Butler plaident pour une contextualisation de la sexualité. Il s’agit de distinguer d’une part les inégalités structurelles de pouvoir qui doivent être combattues par la politique, l’éducation et l’économie, et d’autre part la violence ou l’intimidation spécifique qui relèvent du droit pénal. Les théories américaines du sexe tendent à effacer cette distinction, transformant toute asymétrie (âge, statut social, alcool) en un crime sexuel automatique.
Le discours dominant actuel, soutenu par des institutions comme l’ONU, promeut un idéal de transparence absolue où « il n’y a pas de zones floues ». Clara Serra critique vertement cette vision néolibérale qui traite les individus comme des homo economicus capables de verbaliser parfaitement leurs désirs et lui oppose :
- L’opacité du désir : le désir est souvent inconscient, contradictoire et exploratoire. On ne sait pas toujours ce que l’on veut avant d’agir. Il existe un droit à l’erreur et à l’exploration qui devient impossible s’il y a risque de finir devant un juge.
- Le droit au silence et à l’exploration : en exigeant un « oui » explicite avant chaque geste, le droit risque d’interdire l’exploration sexuelle, qui repose nécessairement sur une part d’incertitude et de risque mutuel.
Une distinction fondamentale doit être opérée entre la volonté qui est du ressort du droit pénal et le désir qui relève de l’éthique et de l’amour. On peut consentir à un acte sans le désirer (par exemple, pour gagner de l’argent ou par complaisance). On peut désirer un acte tout en refusant d’y consentir (c’est le cas de nombreux fantasmes). La justice doit chercher si l’agresseur a détruit les conditions de possibilité du refus, plutôt que de chercher un mot magique.
Vouloir que la loi exige un « consentement enthousiaste » revient à autoriser l’État à juger de la « qualité » ou de la « vertu » du désir féminin. Clara Serra met en garde contre l’utilisation du code pénal comme principal outil de transformation sociale. Inspirée par les travaux d’Aya Gruber et Loïc Wacquant, elle identifie plusieurs risques liés à la dérive punitive :
- Incarcération de masse : le féminisme risque de devenir un « soldat » du système carcéral néolibéral, qui cible prioritairement les populations les plus vulnérables.
- Élargissement du champ délictuel : des comportements relevant de la grossièreté ou de conflits interpersonnels (comme toucher les fesses dans une discothèque) sont désormais requalifiés en agressions sexuelles graves, avec des conséquences disproportionnées.
- Droit pénal pédagogique : utiliser la prison pour « éduquer » la société est une dérive dangereuse qui masque le recul des politiques sociales et éducatives réelles.
Clara Serra conclut en affirmant que le consentement doit être défendu comme un outil juridique précaire, absolu et nécessaire pour délimiter la violence mais qui ne doit pas devenir un instrument de contrôle total sur la vie sexuelle :
- La liberté sexuelle nécessite de préserver la validité du « non » comme celle du « oui ».
- L’éthique de la sexualité doit rester un espace indépendant du droit pénal, où la blessure, le trauma ou le désamour peuvent être reconnus sans nécessairement passer par la case judiciaire. Il existe des blessures qui ne sont pas des délits et qui ne doivent pas être ignorées. En s’appuyant sur les travaux de Clotilde Leguil, Clara Serra suggère que la parole et l’écoute sociale peuvent offrir une reconnaissance de la souffrance que le tribunal, avec sa logique binaire est incapable d’apporter.
- Le défi politique consiste à combattre les inégalités matérielles qui entravent la liberté réelle des femmes, sans pour autant sacrifier leur statut d’adultes responsables assumant l’opacité de leurs propres désirs.
Laissons à Clara Serra les derniers mots :
Nous avons le droit d’explorer, de douter, et de ne pas savoir ce que nous voulons.
Nous avons le droit de nous tromper.
Et nous avons le droit absolu de ne pas être agressées.
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Source : Clara Serra. La Doctrine du consentement. Paris (France), La Fabrique, 2025.
Crédit image : l’illustration en tête de cet article a été créée par l’intelligence artificielle ChatGPT.
L’île pionnière
En octobre 1949, la république populaire de Chine a été proclamée à Pékin par Mao Zedong et le Parti communiste chinois. Tchang Kaï-chek, les principaux dirigeants du Kuomintang et environ deux millions de personnes quittèrent alors la Chine continentale pour s’installer sur l’île de Taïwan où ils créèrent la république de Chine et instaurèrent un régime dictatorial : proclamée le 19 mai 1949, la loi martiale ne sera levée que le 17 octobre 1987. Taïwan est donc une démocratie récente caractérisée par une société civile très active, une forte culture numérique et une défiance envers les procédures représentatives classiques. Cette convergence entre culture technologique et activisme civique a permis à Taïwan de concevoir et expérimenter des modes de gouvernance collaborative
La création de g0v
En 2012, une communauté de hackers citoyens taïwanais crée le site g0v (prononcé « gov‑zéro ») dont la mission est d’utiliser les outils de l’open source pour rendre l’action publique plus transparente, lisible et amendable. Le principe central de g0v est celui du fork, hérité du logiciel libre : les hackers créent une version alternative modifiable du site gouvernemental gov.tw pour montrer comment il pourrait mieux fonctionner.
Par exemple en 2013, g0v a créé un jeu en ligne pour numériser et rendre accessibles des dossiers budgétaires de l’État qui n’existaient que sur papier : 9 700 volontaires ont numérisé 30 000 textes en seulement 24 heures, chaque tâche ne prenant que cinq secondes.
Cette action illustre parfaitement la règle des 3 F que les activistes sociaux de Taïwan considèrent comme indispensable à la motivation d’agir et à son maintien dans la durée :
- Rapide (Fast) – Les boucles de rétroaction doivent être courtes. Un citoyen qui voit son idée intégrée en quelques jours reste engagé. La lenteur tue la participation.
- Équitable (Fair) – Toute personne le désirant peut participer au processus et personne ne doit pouvoir l’entraver. Notamment, il est important d’appliquer le principe de subsidiarité en incluant ceux qui sont « les plus proches de la douleur ».
- Ludique (Fun) – Utiliser des mécaniques de jeu (badges, barres de progression, etc.) permet de transformer le devoir civique en une expérience amusante et énergisante plutôt qu’épuisante.
Ces trois principes sont interdépendants :
- Rapide + Équitable (sans le Ludique) : le système est efficace mais personne ne vient car c’est trop austère.
- Rapide + Ludique (sans l’Équitable) : cela devient de la manipulation ou une illusion de participation.
- Équitable + Ludique (sans le Rapide) : les gens finissent par abandonner car ils attendent trop longtemps les résultats.
Regroupés, les 3 F permettent un engagement massif et forment ce que les Taïwanais appellent la « Triple hélice ».
Pol.is au service de la démocratie participative
En réaction à un accord commercial opaque avec la Chine, des étudiants ont occupé le Parlement taïwanais pendant 24 jours, du 18 mars au 10 avril 2014 ; c’est le Mouvement des tournesols★a. À cette occasion, ils ont mis en place une « auto-organisation dirigée » et ont démontré qu’ils pouvaient gérer une infrastructure délibérative transparente (livestreams, forums, documents collaboratifs) plus efficacement que le gouvernement.
Lancé après le Mouvement des tournesols, vTaiwan est un processus de consultation hybride, associant interactions en ligne, réunions physiques, expertise, administration et société civile. Le site officiel de vTaiwan le présente comme un espace participant, dynamique et décentralisé, articulant plusieurs points d’entrée : pages communautaires, plateformes de communication collaborative, site en chinois, réunions en ligne hebdomadaires et marathons de programmation occasionnels.
La méthode vTaiwan repose sur plusieurs étapes :
- Identification et cadrage du problème ;
- Ouverture d’une discussion publique ou semi-structurée ;
- Utilisation d’outils numériques de cartographie des opinions ;
- Réunions avec les parties prenantes ;
- Formulation de recommandations ou de consensus ;
- Transmission ou intégration possible dans l’action publique.
L’élément méthodologique central est l’usage, au point 3, de Pol.is, qui ne fonctionne pas comme un forum classique. Les participants soumettent des énoncés, votent sur ceux proposés par d’autres, et l’outil visualise des groupes d’opinion tout en faisant émerger les propositions transversales. L’objectif permet de produire du « consensus approximatif », ce qui signifie qu’on a identifié des formulations, des principes ou des compromis que des groupes opposés peuvent accepter comme base d’action. C’est un consensus par convergence repérée.
vTaiwan revendique un taux de réussite de plus de 80 % en transformant des questions litigieuses (comme l’euthanasie ou la vente d’alcool en ligne) en recommandations consensuelles.

Mural dans la ville de Táinán à Taïwan (2017)
L’intégration institutionnelle
Contrairement à d’autres nations, Taïwan a invité les contestataires à rejoindre le gouvernement.
En 2015, le National Development Council a lancé la plate-forme Join, un hub gouvernemental de participation qui reçoit environ 10 millions de contributions chaque année. Join est surtout connu pour sa fonction de pétition : toute personne légalement enregistrée à Taïwan peut y déposer une proposition ; lorsqu’une proposition atteint au moins 5 000 soutiens, les agences gouvernementales compétentes doivent l’examiner et fournir une réponse motivée.
Audrey Tang est une programmeuse autodidacte ayant quitté l’école à 14 ans★b. Elle a contribué à de nombreux projets internationaux en open source, puis est devenue une figure de proue de g0v, du Mouvement des Tournesols et du projet vTaiwan. Elle se définit philosophiquement comme une « anarchiste conservatrice » : anarchiste car elle rejette la coercition descendante au profit de l’auto-organisation, et conservatrice car elle souhaite préserver les espaces communs, les relations et la confiance qui rendent la société possible. En 2016, elle est entrée au gouvernement comme ministre sans portefeuille chargée du numérique, puis est devenue ministre des Affaires numériques. Elle agit comme une « traductrice institutionnelle » entre la culture hacker et la bureaucratie. Quand on lui a demandé de définir sa fonction, elle a répondu par ce poème :
Quand on nous dit “Internet des objets”, créons l’Internet des êtres.
Quand on nous dit “réalité virtuelle”, créons une réalité partagée.
Quand on nous dit “apprentissage automatique”, créons un apprentissage collaboratif.
Quand on nous dit “expérience utilisateur”, créons une expérience humaine.
Chaque fois que nous entendons dire “la singularité est proche”, rappelons-nous toujours que la ⿻ pluralité est déjà là.
Son action gouvernementale repose sur deux principes :
- Transparence radicale – Les réunions, les arbitrages, les discussions et les données doivent être autant que possible documentés, ouverts et réutilisables. C’est une technique institutionnelle plus qu’une posture idéologique : si les citoyens peuvent voir comment les décisions se fabriquent, ils peuvent intervenir plus tôt, corriger, proposer, contester, améliorer. La démocratie n’est donc plus seulement conçue comme un moment électoral, mais comme un processus continu de coproduction publique.
- Confiance – Elle doit précéder la participation : le gouvernement doit d’abord faire confiance aux citoyens en leur donnant un pouvoir d’agenda ; ensuite seulement, les citoyens peuvent faire fonctionner la démocratie. Notamment, le gouvernement s’engage à l’avance à mettre en œuvre les recommandations issues d’un consensus clair, ce qui prouve aux citoyens que leur temps n’est pas gaspillé.
Les sherpas de la participation
Audrey Tang a mis en place au sein du gouvernement taïwanais un corps de fonctionnaires, les Participation Officers (PO). Leur mission est de faciliter l’ouverture de l’élaboration des politiques publiques et de coordonner l’action entre les différents ministères. Chaque ministère taïwanais a l’obligation de nommer au moins un PO. Ceux-ci agissent comme des connecteurs entre les différentes agences gouvernementales et entre les citoyens et le gouvernement. Ils incarnent le principe « Experts on tap, not on top » (experts à disposition, pas aux commandes), ce qui signifie qu’ils apportent leur savoir-faire technique pour informer les débats sans pour autant dicter les décisions finales.
Leur travail s’articule autour de trois phases majeures d’un processus délibératif (comme vTaiwan ou Join) :
- Préparation (1 à 3 mois) – Avant même le début d’une délibération, les PO mènent des entretiens approfondis avec les parties prenantes (experts, citoyens, opposants), effectuent des recherches et structurent la manière dont la consultation va se dérouler.
- Facilitation – Les PO suivent les discussions sur des outils comme Pol.is pour identifier les « idées passerelles » qui font consensus entre des groupes opposés. Lors des ateliers, ils s’assurent que les voix les plus discrètes sont entendues et que l’énergie reste concentrée sur la recherche de solutions et ne tourne pas au conflit.
- Mise en œuvre et suivi – Une fois un consensus approximatif atteint, les PO rédigent un rapport et traduisent les recommandations citoyennes en réglementations juridiques contraignantes. Ils coordonnent leur application entre les ministères concernés.
Enfin, les PO disposent d’un pouvoir d’initiative : ils peuvent eux-mêmes proposer des sujets de délibération lorsqu’ils identifient des processus inefficaces ou des problèmes de coordination interne au sein de l’administration. Ils se voient souvent comme des « serviteurs des serviteurs publics », aidant leurs collègues à naviguer dans la bureaucratie pour faire avancer l’innovation.
Bilan
Le modèle démocratique de Taïwan issu des communautés de hackers citoyens représente une transition fondamentale de la démocratie représentative passive vers une démocratie délibérative active. Né d’une méfiance profonde envers le gouvernement (9 % de confiance en 2014), ce système a réussi à transformer la gouvernance en un processus itératif, transparent et inclusif, atteignant des sommets de confiance de 90 % pendant la pandémie de la Covid‑19★c.
Il présente néanmoins certaines limites :
- Représentativité – Les dispositifs ouverts ne garantissent pas que les participants reflètent sociologiquement l’ensemble de la population ; les publics actifs sur des plateformes civiques sont souvent plus jeunes, plus éduqués, plus numériquement compétents ou plus politisés que la moyenne.
- Sélection des sujets – vTaiwan a surtout été mobilisé sur des questions techniques, numériques ou réglementaires. Cela ne permet pas de conclure que la méthode serait aussi efficace pour des conflits identitaires, des choix militaires, des redistributions fiscales ou des réformes sociales fortement polarisées.
De plus, l’image internationale d’Audrey Tang ne doit pas conduire à surestimer le rôle d’une figure individuelle.
Le cas taïwanais n’autorise donc ni l’enthousiasme naïf ni le scepticisme de principe. Il montre que les outils numériques peuvent renforcer la démocratie à certaines conditions : ouverture des données, transparence réelle, interfaces administratives, culture civique forte, méthodes antipolarisation et capacité à transformer les contributions en décisions. Si elles sont remplies, ces technologies peuvent devenir de véritables infrastructures démocratiques.
P.-S. : pour les amateurs de sociocratie, l’approche taïwanaise de la démocratie interpelle. La sociocratie est vraisemblablement connue des hackers civiques taïwanais mais ils n’y font jamais allusion. Je voudrais donc faire un bref parallèle entre les deux approches.
Ce qui est commun : la transparence radicale et la confiance construite sur le pré-engagement à appliquer les solutions trouvées.
Ce qui est proche : les recherches d’une forme de consensus. Le consensus approximatif est exploratoire : il cartographie les accords possibles dans un public large, souvent hétérogène, sans que tous les participants soient coresponsables de la mise en œuvre ; il cherche ce qui peut rassembler assez largement pour agir. Le consentement sociocratique est procédural et exigeant : il se déploie dans un cercle ou une organisation où les membres sont liés par un objectif commun et devront vivre avec la décision ; il cherche ce qui ne rencontre plus d’objection assez forte pour empêcher d’agir.
Ce qui est différent : la règle des 3 F. La sociocratie est équitable mais elle n’est ni rapide ni ludique. Cela explique sans doute pourquoi il est souvent constaté une érosion de la participation aux cercles après quelques années ; ainsi dans Endenburg Elektrotechniek, l’entreprise qui l’a vue naître, il a fallu réinstaller complètement la sociocratie une dizaine d’années après sa première implantation.
Gerard Endenburg a créé la sociocratie en 1970. Nous étions alors au début de la pensée dominée par le vMème JAUNE mais 56 ans plus tard, l’environnement a profondément changé : la technologie a évolué (micro-informatique, Internet, smartphones, intelligence artificielle) et la société s’est transformée (montée de l’individualisme, problématique de l’attention). La sociocratie a besoin d’évoluer pour intégrer ces mutations et a donc beaucoup de choses à apprendre de l’expérience taïwanaise.
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★a – Connue à son démarrage sous le nom de Mouvement 318, cette opération de protestation est devenue le Mouvement des tournesols après qu’un fleuriste ait offert aux manifestants un millier de tournesols, fleur qui est un symbole d’espoir à Taïwan. [↑]
★b – Audrey Tang est une zélatrice de l’autodidaxie (acquisition de connaissances et de compétences de manière indépendante, sans éducation formelle ni leçons structurées) comme seul moyen aujourd’hui d’avoir une formation rapide, actualisée et adaptée aux capacités de l’apprenant. [↑]
★c – Le modèle taïwanais a fonctionné très efficacement durant la pandémie. L’exemple le plus connu est celui des cartes de disponibilité des masques : l’État rendait disponibles les données des points de distribution et les programmeurs de g0v créaient des applications d’information en temps réel qui permettaient aux citoyens de savoir où trouver des masques. Ce cas est intéressant parce qu’il montre une autre dimension de la démocratie participative : elle ne consiste pas toujours à débattre longuement. Elle peut aussi consister à ouvrir des données, coordonner des intelligences distribuées, et produire rapidement des solutions publiques fiables. [↑]
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Source 1 : Martin Rausch, Tom Atlee & Jenna Buechy. Finding Light Through the Cracks: Reinventing Democracy with Audrey Tang. Eugene (Oregon), Co-Intelligence Institute, 2026.
Source 2 : Émily Frenkiel, « Hacker la démocratie taïwanaise : Audrey Tang et la réinvention de la politique ». Participations, N° 17, p. 121-153, 2017.
Crédit image : « Portrait d’Audrey Tang », Flickr.com, domaine public.
Miscellanées #41
« N’a de convictions que celui qui n’a rien approfondi. »
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Source : Emil Cioran. De l’inconvénient d’être né. Paris (France), Folio Essais, 1987.
Rappel : mode d’emploi des miscellanées.


